Corridor de Lobito : l’offensive américano-européenne pour sécuriser les minerais critiques d’Afrique

Dans une déclaration conjointe publiée le 4 décembre, les États-Unis et l’Union européenne ont officialisé un partenariat stratégique pour faire du corridor de Lobito un pilier de la stabilité et de la croissance économique en Afrique centrale. Ce projet d’infrastructure, reliant la riche République démocratique du Congo (RDC) au port atlantique de Lobito en Angola, est au cœur d’une manœuvre géopolitique visant à sécuriser l’accès aux minerais critiques et à offrir une alternative aux investissements chinois.

L’initiative, présentée comme un catalyseur de développement régional durable, s’inscrit dans un contexte de concurrence accrue pour les ressources africaines et de tentative de rééquilibrage des routes commerciales traditionnellement tournées vers l’Est.

Une déclaration à forte portée stratégique

Le gouvernement américain et la Commission européenne affirment travailler en étroite collaboration avec le secteur privé et les partenaires africains pour réhabiliter et moderniser ce corridor. Ils se disent notamment prêts à étudier des options de financement pour la partie congolaise du projet, afin d’assurer une coordination avec les travaux déjà en cours côté angolais.

Au-delà des infrastructures, l’objectif affiché est de créer un environnement propice à l’augmentation des investissements américains et européens dans toute la région des Grands Lacs, en faisant du développement économique un pilier essentiel de la stabilité à long terme.

Les motivations géopolitiques : la bataille des minerais critiques

Cette alliance transatlantique ne saurait être dissociée d’un contexte géopolitique plus large. Pour les États-Unis, il s’agit d’une pierre angulaire de leur stratégie pour rattraper l’avance prise par la Chine dans l’accès aux minerais stratégiques de la RDC.

· Une dépendance à inverser : La Chine contrôle aujourd’hui une part significative de la production de cobalt et de cuivre en RDC. La majorité de ces minerais sont exportés via des routes orientales aboutissant à l’océan Indien, une zone d’influence chinoise.
· Un rééquilibrage des flux : Le corridor de Lobito est conçu pour réorienter une partie de ces flux précieux vers l’Ouest et l’Atlantique. Comme l’explique un ancien négociateur congolais, il s’agit de « faire en sorte que le Kivu ne soit pas tourné vers l’Est mais vers l’Ouest ».
· Un accord structurant : Cette démarche s’appuie sur un accord bilatéral signé entre les États-Unis et la RDC, par lequel Kinshasa s’engage à faciliter un accès stable et prévisible aux minéraux critiques pour les entreprises américaines et leurs alliés.

Le corridor de Lobito : bien plus qu’une voie ferrée

Porté par les États-Unis et l’UE dans le cadre du Partnership for Global Infrastructure and Investment (PGII) du G7, le corridor de Lobito est un projet multidimensionnel.

Les objectifs du projet :

· Connectivité physique : Réhabilitation de la ligne ferroviaire historique Benguela (Angola) et construction d’environ 560 km de nouveau rail pour relier la Zambie au réseau.
· Gain de temps : Réduction du temps de transit des marchandises de la Zambie/RDC vers la côte, passant de plus d’un mois à environ une semaine.
· Développement économique inclusif : Le projet ne se limite pas au transport minier. Il intègre des investissements dans l’agriculture durable, la formation professionnelle, les énergies renouvelables et la facilitation des échanges pour créer des bénéfices directs pour les populations locales.

Le projet bénéficie d’un écosystème de financement complexe et multiacteurs :

· Engagement américain : Plus de 4 milliards de dollars annoncés, incluant des prêts de la US International Development Finance Corporation (DFC).
· Investissement européen (« Team Europe ») : Plus de 2 milliards d’euros mobilisés dans le cadre de la stratégie Global Gateway. Ce financement inclut l’UE, neuf États membres et la Banque européenne d’investissement.
· Partenaires africains : La Banque africaine de développement (BAD) et l’Africa Finance Corporation (AFC) jouent un rôle central, cette dernière étant désignée comme maître d’œuvre principal du projet ferroviaire.

Impacts et opportunités pour la région

Les retombées attendues du corridor sont présentées comme transformatrices pour l’Afrique centrale.

Pour les économies nationales :

· Angola : Le projet s’accompagne d’investissements majeurs pour transformer les provinces orientales du pays en un grenier alimentaire. La BAD vient ainsi d’approuver un financement de 211 millions de dollars pour développer la chaîne de valeur agricole dans six provinces le long du corridor, visant la création de 7 500 emplois directs.
· République Démocratique du Congo : Outre un meilleur accès aux marchés mondiaux, la RDC bénéficie de programmes européens ciblés pour développer des chaînes de valeur agricoles responsables, former les jeunes aux métiers de la logistique et promouvoir une exploitation minière plus durable.
· Zambie : Le pays, enclavé, gagnera un accès direct et rapide à l’océan Atlantique, une perspective susceptible de dynamiser ses exportations de cuivre.

Pour les populations locales, les promoteurs du corridor mettent en avant des programmes concrets : formation professionnelle pour 10 000 bénéficiaires, soutien à 100 organisations agricoles, amélioration de l’accès à l’eau potable pour des milliers de foyers, et électrification de zones rurales.

Un nouveau modèle de partenariat face aux défis

Les États-Unis et l’UE présentent le corridor de Lobito comme l’incarnation d’un nouveau modèle d’engagement en Afrique, différent de celui de la Chine. Ils mettent en avant une approche reposant sur des partenariats public-privé, le respect de normes environnementales et sociales élevées, et une plus grande transparence, censée éviter le surendettement des pays partenaires.

Cependant, ce projet ambitieux fait face à des défis de taille :

· La sécurité dans l’Est de la RDC reste une préoccupation majeure qui pourrait entraver le développement économique.
· La coordination technique et politique entre les trois pays traversés (Angola, RDC, Zambie) et la multitude de bailleurs de fonds est extrêmement complexe.
· La pérennité politique : L’engagement américain à long terme pourrait être influencé par les changements d’administration. L’accent mis par l’administration Trump sur une approche transactionnelle et les priorités américaines introduit une variable d’incertitude.
· Rester à l’écoute des besoins locaux : Le succès final dépendra de la capacité du projet à générer une prospérité inclusive et tangible pour les communautés locales, au-delà des seuls impératifs géostratégiques des partenaires internationaux.

En définitive, le corridor de Lobito est bien plus qu’un projet d’infrastructure : c’est le symbole d’une reconquête géoéconomique occidentale en Afrique. Son aboutissement pourrait redessiner durablement les flux commerciaux du continent et définir un nouveau standard pour les investissements internationaux, à condition que les promesses de développement partagé se concrétisent pour les populations des Grands Lacs.

Par LPC

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